A Myth of Two Souls

Early Times

Texte de Anjali Raghbeer

Cinq heures quatre du matin. Le soleil se levait sur le puissant royaume d’Ayodhya. Tous les habitants, comme un seul homme, allèrent se plonger tour à tour dans les eaux de la majestueuse Sarayu. Les saints hommes levaient leurs mains jointes au-dessus de la tête et une lente psalmodie vint rider la surface impassible de l’eau, que seul troublait le bruit des blanchisseurs occupés à laver le linge. Les habitants n’avaient qu’un souhait pour leur souverain bien-aimé, le très vertueux Dasharatha : qu’il soit béni d’un fils.

Dasharatha jeta de nouveau son hameçon dans l’eau. Le corps tremblant, il s’efforçait de tenir en équilibre sur une pierre émergeant des eaux. Le roi était accablé par une immense tristesse, ne supportant pas de voir son épouse, la reine Kaushalya, malheureuse. Depuis la naissance de leur fille Shanta, celle-ci n’avait cessé de prier pour un fils, mais en vain.

Tous les sages de la cour, ses conseillers et ses proches l’exhortaient à se remarier, pour le bien d’Ayodhya : c’était la seule façon d’offrir un héritier au royaume. Son épouse, la belle Kaushalya, le savait plus que quiconque. Il savait qu’elle en souffrait, mais le matin même, elle avait encore insisté pour qu’il se rendît à la cour d’Ashwapati afin d’y demander au roi la main de sa fille.

La reine Kaikeyi, fille d'Ashwapati, n’engendra pas d’héritier elle non plus. Ayodhya, pourtant, était à nouveau en pleine effervescence. Les deux singes Vanar et Markat grimpaient de-ci, de–là, et harcelaient Pappu, le vendeur ambulant, dont les sucreries étaient les meilleures de la ville.

Vanar sauta sur un fil et s’écria : « Le roi Dasharatha va épouser Sumitra et tu ne distribues pas de friandises pour fêter l’événement ? »

Et il s’empara d’une spirale jaune, bosselée et dégoulinante de sucre qui trônait sur le chariot de Pappu. « Fichez-moi le camp, tous les deux ! » hurla le vendeur en les prenant en chasse. En une fraction de seconde, Vanar et Markat se jetèrent dans une échoppe située à côté. Ils prirent une grande inspiration puis se tinrent immobiles.

« Et si la nouvelle reine, Sumitra, n’avait pas de fils non plus ? s’interrogea soudain Markat, qui aimait tendrement le roi Dasharatha.

Tu penses qu’on lui aurait comme jeté un sort ? » demanda Vanar.

C’était peut-être bien un sort. Qui eût pu le dire ? Le fait est qu’aucune des trois reines –Kaushalya, Kaikeyi et Sumitra – ne put donner de fils au roi Dasharatha. On fit venir le devin le plus réputé du royaume. Celui-ci posa un tuyau contre le sol pour écouter les murmures de la Terre, la seule qui eût pu lui fournir des réponses.

« Un être exceptionnel va descendre des cieux, ô roi Dasharatha. Bientôt, tu auras un héritier », annonça-t-il. Va trouver Rishyaringa. Il t’aidera. »

Le devin était un homme sage. Il s’abstint de révéler au roi Dasharatha l’autre partie du secret que la Terre venait de lui souffler : la naissance d’un prince s’accompagnerait d’une période de grands bouleversements pour le royaume d’Ayodhya.

Dasharatha alla trouver le sage Rishyaringa.

« Ô Rishyaringa, maître des secrets de la nature, aide-moi à enfanter un héritier », lui dit-il.

Rishyaringa rassembla 1 001 saints hommes, qui prirent place tout autour du feu sacré, la voix de stentor de Rishyaringa résonnait à travers le royaume, reprise en chœur par les 1 001 sages jusqu’à atteindre les cieux. Les dieux vinrent voir qui les interpellait ainsi.

« C’est le roi Dasharatha. Il prie pour engendrer un fils, dit l’un d’eux.

Que son vœu soit exaucé ! lança un autre, enchanté par les psalmodies.

Pas si vite ! s’exclama Vishnu, le dieu suprême. Nous tenons là notre solution parfaite à Ravana.

Depuis les cieux, les dieux posèrent le regard sur Ravana, le souverain à dix têtes du royaume de Lanka. Ils voyaient d’un mauvais œil l’ascension de ce roi qui semait la mort partout où il allait. Si les dieux étaient inquiets, c’est aussi que Ravana était invincible : il avait reçu le don de ne pouvoir être tué par aucun dieu.

« Je vais descendre sur Terre sous forme humaine et m’incarner en Rama, le fils tant désiré par Dasharatha, déclara Vishnu. C’est le seul moyen d’anéantir Ravana. »

Ayodhya fut prise d’un tourbillon de couleurs et d’allégresse. Des lampes à huile brûlaient dans ses moindres recoins, les femmes traçaient des dessins de couleur à la craie sur le sol et la ville toute entière était occupée à cuisiner un véritable festin des plus succulentes douceurs.

Le premier-né fut Rama, fils de Kaushalya. De son visage angélique émanait une lumière qui emplissait l’espace. Puis vint Bharata, fils de Kaikeyi, dont les traits transpiraient l’intelligence et la sagesse. Sumitra donna naissance à des jumeaux : Lakshmana et Shatrughna.

Dasharatha, fou de joie, fit distribuer des roupies d’argent à tous les habitants d’Ayodhya. Le roi veillait sur ses enfants, avec une affection particulière pour Rama, dont il n’arrivait pas à se détourner, ne fût-ce qu’une seconde. Il jouait avec lui, l’emmenait se baigner à la rivière et lui parlait des heures entières. Lakshmana suivait Dasharatha et Rama partout. Il devint l’ombre de son frère et l’aimait tant qu’il éprouvait physiquement la moindre de ses douleurs. Rama et Lakshmana semblaient n’avoir qu’une âme, mais deux corps.

Dasharatha rendit grâce aux dieux de lui avoir donné des fils. Enfin il pouvait dormir tranquille : le trône avait son prétendant.

« Les mantras de Rishyaringa sont si puissants que même les dieux sont contraints de l’écouter », souffla Nandi le taureau à Mor, le paon.

Celui-ci était venu du royaume de Mithila, loin, très loin de la ville d’Ayodhya. Depuis le sacrifice, Nandi ne tarissait plus d’éloges sur le saint homme.

Soudain pensif, Mor prit son envol et rentra à tire-d’aile dans le royaume de Mithila. Quel soulagement ce fut pour lui de retrouver son village ! Mor ne faisait pas grand cas de la vie citadine et préférait mille fois le jaune éclatant des champs de moutarde et l’odeur de la boue aux routes goudronnées de la ville.

« Il faut que j’annonce la nouvelle à notre roi Janaka, lui qui est sans héritier depuis tant d’années, pensait Mor en survolant un groupe d’enfants jouant au cricket dans les champs.

Quand il se posa devant les portes du palais royal, le roi Janaka quittait son palais avec son cortège. Le paon sauta à bord du chariot qui transportait des semences destinées aux paysans. Sacrifiant à son rituel quotidien, Janaka faisait à cheval le tour des terres appartenant à son royaume.

A peine Mor allait-il parler que Janaka l’interrompit : « Attends, j’entends quelque chose. »

Janaka descendit de son cheval avec souplesse. Il se rendit jusqu’au carré de choux-fleurs et eut un moment de recul : le gazouillis qu’il entendait était celui d'un bébé, une petite fille ! Avec son visage resplendissant en forme de cœur et ses yeux vifs et perçants, elle contemplait Janaka d’un air grave.

Soudain, l’enfant éclata en sanglots. Janaka s’empressa de la prendre dans ses bras et la serra contre son cœur. L’enfant cessa immédiatement de pleurer et lui fit le plus beau des sourires. Le roi ressentit une émotion qu’il n’avait jamais éprouvée de toute sa vie. Cette enfant était un don venu de la terre. Il la serra fort contre lui.

« Tu seras ma fille. On t’appellera Sita, fille de la Terre », déclara Janaka devant la masse de ses sujets venus admirer la belle enfant.

Mor lui-même était si captivé par la beauté de Sita qu’il en oublia complètement ce qu’il était venu dire au roi.

Sita suivait son père dans ses tournées pour comprendre les problèmes des paysans. Elle connaissait le moment exact des semailles, comprenait l’angoisse provoquée par un retard des pluies. Certains jours, Janaka l’emmenait à ses réunions avec les sages. Elle l’écoutait débattre, s’opposer à leurs arguments et mettre en doute leur logique. Sita était loin de s’en douter mais un jour, elle deviendrait l’épouse de Rama. Sa vie serait parsemée d’embûches. Trouverait-elle le courage d’y faire face ?

Pendant ce temps, à Ayodhya, Rama s’instruisait. Tous les matins, il partageait un rickshaw avec ses camarades. Rama apprenait les mathématiques, les langues et la littérature avec le plus grand zèle. Il jouait au cricket et à la course avec les autres garçons, excellant dans tout ce qu’il faisait. Ses cheveux, plus noirs que l’aile du corbeau, ondulaient au vent. Quand il grandit et que s’affinèrent ses yeux de biche, son nez aquilin et ses traits empreints de noblesse, ses boucles noires de jais en firent l’un des plus beaux jeunes hommes de tout le royaume.

Un matin, un sage d’une autre ville arriva à Ayodhya.

« Je suis Vishvamitra » dit-il, en allant trouver le roi Dasharatha à sa cour.

« Que puis-je pour toi, ô grand homme ? Demande et tu seras exaucé », dit Dasharatha.

Vishvamitra répondit sans hésiter : « Donne-moi ton fils aîné, Rama. J’ai besoin de lui pour venir à bout de deux démons qui m’empêchent d’accomplir mes rites. »

Dasharatha frémit. Comment eût-il pu se séparer de son cher Rama ? Dasharatha répondit : « C’est avec grand plaisir que je t’aurais confié mon fils mais celui-ci n’a que quinze ans. Il est encore jeune et sans expérience : jamais il ne pourra venir à bout de ces démons. J’irai avec toi, et avec toute mon armée.

Tu avais promis de m’accorder mon vœu ! » se mit à crier Vishvamitra, rouge de colère.

Les dieux vinrent une fois de plus observer ce qui se passait à Ayodhya. Ils virent que la colère de Vishvamitra avait déchaîné la furie de la nature. Ils envoyèrent aussitôt Vasishtha, un autre grand sage, pour parlementer avec Dasharatha.

« Ô Dasharatha, tu es l’incarnation du dharma sur la Terre. Jamais tu n’as manqué à ta parole, dit Vasishtha. Vishvamitra est un puits de science dans l’art de la guerre : Rama aura beaucoup de chance de pouvoir se former sous sa férule.

Tu dis vrai. Mon amour pour mon fils m’a fait oublier mes devoirs. Que l’on fasse venir Rama à la cour ! », ordonna Dasharatha.

Rama se reposait sur les genoux de sa mère. « Mon fils, le vent tourne. Le temps est venu de troquer ta batte de cricket contre un arc », dit Kaushalya.

Rama respira profondément et fit venir ses frères à leur point de rendez-vous préféré, près du puits, pour leur dire qu’il s’en allait.

Quand Rama arriva à la cour, Dasharatha posa un baiser sur son front. « Quand tu seras de retour, je serai fier de pouvoir dire que tu as été formé par Vishvamitra en personne ».

J’irai avec mon frère, dit Lakshmana, qui avait suivi Rama à la cour.

Ils franchirent la porte du palais et s’enfoncèrent dans la forêt, une jungle infestée de démons et de bêtes féroces. Ils ne savaient rien de ce qui les attendait, si ce n’est que ce voyage ferait d’eux des guerriers.